Embourgeoisement: Suis-je une hostie ?

 

J’habite Hochelaga depuis 3 ans après avoir vécu 5 ans dans la Petite-Italie.

J’occupe un beau logement dans un coin un peu crade, après avoir quitté un logement un peu crade dans un beau coin.

L’embourgeoisement saute aux yeux. Mais sur mon coin de rue, c’est  plus subtil… Il faut dire qu’on s’y prostitue de bon matin. Pas exactement le visage typique de l’embourgeoisement.

Mais je vis dans un condo issu de la conversion progressive d’un immeuble locatif. Je participe donc forcément à l’embourgeoisement du quartier. La question que je me pose: suis-je, oui ou non, une ostie ?

Mais il ne m’appartient pas le condo. La proprio, c’est ma blonde. Je ne suis pas une hostie, je sors avec une hostie.

Ça fait de moi une hostie par association. Je trouve ça gênant, mais la vérité c’est que j’ai pas encore vraiment les moyens d’être une hostie à part entière. Je ne suis qu’une retaille d’hostie.

J’ai longtemps gagné bien en dessous de la barre des 28 000 $ qui permet de se qualifier pour un HLM. Il y a 4 ans, je commençais un stage non rémunéré à Radio-Canada et je me souviens de donner mon 10 dollars de dépôt pour la carte magnétique en me disant « fuck, mon budget ». Ça a eu du bon. j’ai découvert que les patates bouillies avec de l’huile, du sel et un peu de moutarde, c’est délicieux. J’en mange encore quand je manque de temps pour cuisiner.

Toujours est-il que ça va bien et c’est tant mieux, j’étais tannée d’être pauvre. Mais on dirait que j’essaie de me dédouaner de quelque chose.

L’embourgeoisement questionne aussi notre rapport à l’argent.

Il y a des gens qui méprisent ceux qui  ont de l’argent et ceux qui méprisent ceux qui n’en ont pas. Et beaucoup se contentent juste d’éviter d’en parler. Mépris et évitement. Quel dommage. Disons que notre rapport à la sexualité se porte mieux que notre rapport à l’argent.

Je ne suis pas dans le quartier par intérêt spéculatif, mais oui éventuellement j’aimerais devenir propriétaire d’un immeuble où je pourrai vivre longtemps, écrire beaucoup dans mon bureau et libérer enfin ma blonde du poids d’avoir une auteure qui travaille dans le salon parce que le bureau c’est le salon.                                                                           À éviter dans la vie : les punaises de lit et l’auteur en pleine création. L’auteur pique moins, mais est tout aussi désagréable et résiste beaucoup mieux à l’extermination.

J’aimerais donc acheter un immeuble pour y vivre avec mon amoureuse, loger ma mère et entretenir un logement locatif. Parce que je crois profondément qu’il faut maintenir du locatif abordable à Montréal et comme dirait ma grande sœur, « Faut acheter nos affaires avant que les Chinois les achètent toutes. »

Pour l’instant, la plus grande menace à l’équilibre de la mixité sociale c’est la pression spéculative qui vient de l’intérieur.Dans ma copropriété, des gens qui revendent au bout de 2 ans pour acheter ailleurs, j’en ai vus souvent.

Mais dans Hochelaga, il y a encore, pour l’instant, un certain équilibre. Pour l’instant. Les gens d’Hochelag vivent leur quartier. Les parcs accueillent des familles, des fêteux, des sportifs. Les quadriporteurs côtoient les poussettes de la Place Valois.

J’aime voir les meetings de scooters devant le Tim pendant que je bois une bière sur la terrasse de l’Espace public. Je ne vais jamais au Tim. J’ai arrêté. Ma dépendance au mauvais café est révolue. Ma dépendance à l’alcool, non.

C’est correct. Avoir des faiblesses rend sympathique. Parce qu’autrement je serais vraiment une hostie si j’en crois les graffitis haineux mal ciblés qui invitent à brûler tout condo ou commerce indépendant.

Une ancienne caisse populaire reconvertie en condos locatifs porte régulièrement les stigmates de cette colère, légitime, mais dirigée n’importe où, n’importe comment. Qu’un ancien espace commercial, reconverti en espaces locatifs attise la colère, j’ai du mal à comprendre.

Ceci étant dit, les copropriétés de mon immeuble représentent des logements locatifs en moins dans le quartier. Un vrai problème.

Comment préserver l’équilibre ?

– Par des logements sociaux. Oui. Il y en a déjà plusieurs dans le quartier, mais ça ne suffit pas. Trop peu de places et trop de gens, pas assez pauvres pour y avoir accès. Valérie Plante changera-t-elle la donne ?

– Par la création de COOP d’habitations. Complexe et fastidieux, semble-t-il mais intéressant. C’est sûr que ça demande plus d’énergie que de barbouiller un immeuble de graffitis. Mais les individus qui se font aller la canisse dans le quartier le font avec beaucoup de persistance et de constance. Deux belles qualités qui pourraient vraiment servir. Tous les espoirs sont permis.

Faut être pragmatique. L’embourgeoisement, on ne fera rien contre, on va faire avec. Non, je ne m’exilerai pas à Boucherville.

La pauvreté, la prostitution, la toxicomanie aussi faut faire avec.

J’ai beau être une hostie, ça ne m’empêche pas de considérer les prostituées au coin de chez moi. Toujours trop mal à l’aise pour leur dire bonjour, mais j’aimerais juste pour leur dire «coucou, je le sais que t’es un être humain» parce que même elles, trop souvent, ont l’air de l’avoir oublié.

Embourgeoisement ou non, la misère humaine continue de se vendre pas cher au coin de ma rue. Et de la chasser plus loin, n’arrangera strictement rien.

Alors je fais ce que je peux. Encore hier je ramassais des condoms sur le côté de l’immeuble. J’en trouve de temps en temps, je lâche un bon sacre, je ramasse, puis après je prends les choses avec philosophie. Au moins elles se protègent… Merci à la caravane de l’Anonyme de distribuer des condoms. J’ai la preuve sous la main qu’ils sont utilisés à bon escient.

Bon après, j’aimerais que les clients se ramassent un peu, surtout que les poubelles sont juste là, mais comme ce sont eux qui achètent les corps décharnés, pleins de tics nerveux vendus au rabais au coin de la rue, faut pas rêver.

Et puis vaut mieux ramasser des condoms que des seringues.

Quand on parle d’embourgeoisement, il faut regarder le portrait global du quartier, ses multiples visages. Et jusqu’à preuve du contraire, je crois qu’il vaut mieux mêler les cartes.

 

Je ne suis pas Claire Pimparé

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Socrates disait Connais-toi toi-même  Depeche Mode chantait Be your own personal Jesus. J’essaie. Mais faut gérer les attentes…

En 1989, j’ai sauvé mon école d’un incendie. En 1991, je l’ai sauvée d’un tireur fou.             En 1999, j’ai désamorcé un engin explosif attaché à ma chaise en suivant les directives d’un artificier de l’escouade anti-bombe, sur la trame sonore de Run Lola Run. Du plus bel effet ! En 2009, j’ai pris les commandes d’un Airbus 330 rempli de passagers paniqués. Les pilotes assassinés par des terroristes, évidemment. J’ai posé l’engin sur le tarmac en suivant les directives des contrôleurs aériens.

Mai 1992. Feux d’artifice du 350e anniversaire de Montréal. Place Jacques-Cartier. Ambiance familiale et festive. J’ai peur. Trop de monde. Trop proche. Trop serré. L’air ne passe plus. Si la foule panique, je suis morte. Hyperventilation. J’ai fini dans les airs, au-dessus des têtes dans les bras du chum d’une amie de ma sœur. Un grand 6’3’’.

J’ai toujours rêvé de posséder un géant, je crois que ça remonte à ce soir-là.

Mai 2012. Manif de la crise étudiante. Pow ! grenade assourdissante. L’air pique. La gorge me gratte. Si la foule panique, je suis morte. Je cours en gougounes avec mon petit panier de vélo à provisions en faisant, « hiiii MÔMAN » comme une matante de cinquante ans. Je n’ai qu’un but : me pousser !

Je fantasme de sauver la foule d’un péril extraordinaire, mais je sais très bien que je suis celle dans la foule qui se sauve en pilant sur les corps. Heureusement, je pèse pas trop lourd et en saison, je porte des gougounes, ça grafigne moins.

Pas facile de s’avouer banale, ordinaire et chieuse.

Faire la paix. Des fois, je me dis que je devrais consulter. Mais je repousse l’échéance. Aller dépenser 100$ pour être mal à l’aise devant un étranger, je ne suis pas pressée. J’aime mieux être mon propre psy. Mon auto-psy. Autopsie. Je me dissèque moi-même sans attendre d’être morte. Pourquoi pas ? Bistouri !

Le décalage entre qui je voudrais être et qui je suis est vertigineux. L’expérience de la chute libre d’un saut en tandem sans dépenser 375 $.

J’ai de grandes ambitions héroïques, mais les capacités d’une perchaude.

J’interroge mon psy intérieur. How does that make you feel ? Mon psy intérieur parle anglais. Pour pas que je m’aperçoive que je me parle à moi-même. Stratégie.

I feel désappointée en hostie.

How feel you ? Afraid are you ? Des fois, mon psy s’exprime en Yoda. Mais juste le temps d’un court flash. Le plan suivant il se met à frapper R2D2 avec un bâton et je sais que je ne pourrai jamais me fier à son jugement.

Faire le constat de tout ce que je suis et ne suis pas. Source infinie de déceptions, mais parfois de joie aussi.

Je ne suis pas un héros, mais je ne suis pas un agresseur. Je croyais que ça allait de soi, mais par les temps qui courent, semblerait que ce soit un plus. Yé !

Je ne suis pas Shakira. Je ne suis pas une panthère. Mon charme est ailleurs. Le modèle panthère lascive ondulant comme une loutre, ça ne fait pas bien à tout le monde. Faut pas forcer. Des fois, juste avoir l’air ben dans du linge pas trop mou, ça fait la job.

Je ne suis pas Céline Galipeau. Je ne suis pas Mélanie Joly. Dans un des deux cas, ça me soulage, mais je ne dis pas lequel.

Je suis mauvaise perdante, mais je fais semblant que non. Des fois, je me crois.

Je ne suis pas le Doc Mailloux. Dommage, j’aimerais avoir l’air d’un criss de fou et gagner ma vie en étant une nuisance.

Je suis territoriale. Hier au café, un homme s’approche « Excusez-moi, je peux prendre une serviette de table ? » et il avance sa grosse main aux phalanges poilues à 2 centimètres de mon assiette. Je l’ai mordue. J’aime pas qu’on s’approche de ma nourriture. J’aime pas qu’on regarde ma nourriture. J’aime pas recevoir des becs quand je mange. J’aime pas en donner. Dans une vie antérieure, j’étais un fox-terrier. On ne protège jamais trop sa gamelle. Jamais.

Je ne suis pas Claire Pimparé. J’aurais bien aimé. C’est un nom qui frôle la perfection. Claire Pimparé ! Ça sonne ! Qui êtes-vous ? Claire Pimparé! Voilà. Rien à ajouter, tout a été dit.

Je ne suis pas un génie.                                                                                                                       Je ne suis pas ingénieure.

Je ne suis pas maréchal-ferrant. Ça me fait ni chaud ni froid. On a tous besoin d’un comparatif neutre.

Je ne suis pas Martin Coiteux. Ça me fait ni chaud ni froid. On a tous besoin d’un comparatif neutre.

Je ne suis pas la Fée des étoiles et ça me réjouit. Un sourire sans substance dans une robe de taffetas cheap avec une baguette sans pouvoir, c’est pas féérique, c’est une punition. Une pauvre fille à qui on a appris à être fine à défaut de lui apprendre à être quelqu’un.

Je ne suis pas autodidacte. Je pogne les nerfs dès que je ne maîtrise pas quelque chose. Les fichiers Excel, les chorégraphies de groupe, la couture, la salsa, le Harlem shake, les dessins dans la mousse du café, le filtre de la balayeuse, les emballages cadeaux, l’ostie d’origami. Je pogne les nerfs souvent.

Je ne suis pas l’Aga Khan. Je ne suis pas Stephen Bronfman.                                                         Je suis contre les Paradis fiscaux. J’ai des placements dans les banques. Donc, j’ai de l’argent dans les paradis fiscaux. Je suis incohérente. Comme tout le monde. #JesuisBono

So what you’re gonna do about it ?

Chialer ! Mon grand-père Victor, Dieu ait son âme, m’a dit: « Cassandre, t’as un talent dans la vie, c’est le chialage… Ben chiale ! »

J’essaie grand-papa, j’essaie. Je ne suis pas une super héros, mais je suis prête à être une super grognon en robe de taffetas et baguette magique. La Fée du chialage, ça me plaît.